Enjeux de société


Un objet aussi complexe que l'Internet ne peut être appréhendé d'un bloc. Il faut plutôt s'y prendre à la manière des impressionnistes, en juxtaposant des tâches de couleur. Cette première partie a pour objet de mettre en lumière quelques aspects singuliers d'Internet. Chaque touche, chacun des textes, en éclaire une facette sans espérer en épuiser les contours.

Jean-Louis Weissberg nous parle du projet utopique qui porte Internet en l'enracinant dans la corporalité. Il voit (entre autre), dans l'extension de la télé-présence la manifestation d'un désir d'ubiquïté. Il y pointe également le processus de doublage systématique des lieux sociaux et territoriaux et il l'interroge. Pour lui, cette élection du virtuel comme représentant de la vraie-vie ne fonctionne pas sur le mode de la séparation mais sur celui d'une hybridation. Elle échange l'ailleurs et l'ici en de nouvelles figures.

Plutôt que d'utopie, Philippe Breton préfère parler de discours d'accompagnement d'Internet, et il se penche sur ce mouvement d'idéologisation des techniques, qui s'affirme, en parallèle au retrait de l'idéologie du monde politique. Depuis leur naissance les TIC ont été portées par l'idéologie. Derrière Internet, il distingue l'affrontement d'idéologies concurrentes dont il nous propose un décryptage. Aujourd'hui le courant libertaire -très prégnant chez les informaticiens depuis l'origine de cette discipline-, passe une alliance, avec la tendance, ultra-libérale contre l'Etat. Il plaide pour une désidéologisation d'Internet. Une laïcisation des techniques permettrait une approche plus pragmatique et une évaluation in situ de leurs effets.

Pour sortir, lui aussi, de l'écueil de l'idéologisation, mais aussi d'une présentation exclusivement technique des autoroutes de l'information, ou encore d'un économisme événementiel, Pascal Robert a choisi d'insister sur leurs dimensions infrastructurelles. Il se réfère à la sociologie des Macro-Systèmes Techniques (M.S.T.) qui s'attache à rendre compte d'une manière assez formalisée des caractéristiques de systèmes tels que les chemins de fer, l'électricité, l'astronautique ..etc. C'est en comparant systématiquement les autoroutes de l'information au modèle MST qu'il cherche à faire saillir les points communs et aussi les singularités propres à Internet. Cela pour en saisir les différents risques sur les plans à la fois techniques et politiques. Les TIC n'ont pas une seule fonction de flux (risque de panne), mais elles ont aussi des fonctions de contrôle (risques anti-démocratiques).

Enfin, Blaise Galland a choisi la ville comme référent pour jauger du cyberspace. C'est à l'aune de l'espace public de la cité, comme noeud d'échange d'informations, qu'il ausculte les possibilités et les caractéristiques de cet immense réseau d'ordinateurs, sans centre ni périphérie. Il formule l'hypothèse de l'émergence d'un nouveau processus d'appropriation de l'espace qu'il explicite sous le terme de "glocalisation". Celui-ci renforcerait les réseaux sociaux locaux, tout en diluant la centralisation économique et informationnelle caractéristique des Cités. Ce qui nous pose une question critique: celle de la naissance de nouvelles identités "polyspacialisées", interrogeant la légitimité du lien social et territorial traditionnel.

Cette partie se clôture par une discussion avec Astrad Torrès qui fait transition avec la partie suivante portant sur Internet et la démocratie. Pour lui, le principal danger serait de penser qu'il existe une autonomie du système symbolique telle, qu'avec la mise en place des réseaux, s'engendrerait une dynamique suffisante pour déstabiliser l'ordre existant et se suffire à elle-même. Au contraire, de nouvelles médiations vont s'avérer nécessaires et elles peuvent être porteuses de projets sociaux divergents.