Il y a plusieurs débats possible sur Internet. Nous ne reviendrons ni sur les aspects scientifiques et techniques qui sont à l'origine de ce "Réseau de réseaux", ni sur une analyse historique des différentes étapes et des acteurs qui ont fait d'Internet la réalité que nous connaissons. Rappelons seulement qu'il n'est pas un réseau physique mais un ensemble de protocoles de communication qui permettent à tout un chacun d'être à la fois récepteur et émetteur de textes, d'images fixes, et de plus en plus de vidéos et de sons en mettant en oeuvre des procédures simples et souvent interactives.
Aujourd'hui, Internet quitte l'enceinte des laboratoires de sciences dures où il s'est développé et se trouve confronté à son extension à la société toute entière. Le débat devient alors politique. Internet apparaît comme un espace démocratique et égalitaire et se transforme en une nouvelle utopie pour l'humanité quelque peu déboussolée en cette fin de millénaire. Les tenants de ce projet utopique (Pierre Lévy, dans son dernier ouvrage, par exemple) pense que la dynamique d'Internet va bouleverser tout notre système symbolique et par delà l'ordre existant. Un peu comme la révolution qu'a connue le XVIème siècle à travers l'invention de l'imprimerie. Blaise Galland, Jean-Louis Weissberg et Philippe Breton tentent d'en cerner les enjeux culturels, voire philosophiques dans la première partie de ce numéro.
Autre vision antinomique, celle-là : Internet comme phare et vitrine de la mondialisation des échanges à la fois culturels et économiques. Un nouvel instrument de la domination américaine et des grandes firmes multinationales disent certains. Comme preuve, le fait que l'une des contributions majeures des réseaux informatiques à l'économie est l'accélération des mouvements des capitaux. Le commerce est encore balbutiant sur Internet et son développement achoppe d'une part sur le problème de la sécurité des réseaux, d'autre part sur la difficulté de définition de normes juridiques dans ce nouvel espace. Chantal Richard et Daniel Naulleau font le point sur "l'état de l'art" dans ce domaine là tandis que Danièle Bourcier nous fournit une première analyse des contradictions auxquelles est confronté le droit avec Internet.
Il faut insister sur le rôle "militant" joué par des milliers d'informaticiens sans lesquels Internet serait resté une possibilité purement théorique. La fibre démocratique et libertaire de ces pionniers l'anime encore en partie comme le montre l'interview de Christian Huitema, auteur de "Et Dieu créa l'Internet". Elle entre souvent en contradiction avec les logiques établies que ce soient celles de l'État ou celles des grandes firmes commerciales pour lesquelles l'information est avant tout une marchandise. Citoyenneté et libertés restent la pierre de touche de l'évolution d'Internet et c'est un enjeu majeur pour le siècle prochain. Il est escamoté en faisant miroiter les richesses du nouvel âge d'or de la démocratie électronique : J. Le Bohec en analyse les difficultés et souligne les impensés de ces tentatives.
Enfin peut-être faut-il revenir à des choses plus concrètes, moins spéculatives et nous demander quel rôle joue Internet aujourd'hui dans la pratique sociale. Dans les milieux scientifiques d'abord où Internet a un rôle décisif. La vie quotidienne des laboratoires, la communication entre chercheurs ont été complètement bouleversées et il modifie progressivement la diffusion des travaux scientifiques par la généralisation des revues "électroniques" et peut transformer l'évaluation de ceux-ci comme le préconise Jean Zinn-Justin. Qu'en est-il du côté des Sciences de l'Homme ? Dominique Desbois nous invite à la découverte des principaux serveurs dans le domaine des sciences économiques et sociales.
Des laboratoires à l'école, il n'y a qu'un pas et les expérimentations dans les établissements scolaires se multiplient. Dépassera-t-on le stade des expériences pilotes ? Certains de nos auteurs en sont convaincus qui retracent dans ce numéro leur "aventure pédagogique" avec le Net. L'avenir d'Internet se joue dans les entreprises. Il n'en reste pas moins qu'il faudra autre chose que les succès éphémères de quelques "start-up" 1 pour qu'un mouvement vers une "économie virtuelle" soit amorcé. Pourtant celles qui ont sauté le pas peuvent en tirer des avantages substantiels, nous affirme Sergio Vasquez. Cette troisième partie du numéro se veut comme le début d'un travail de terrain indispensable si nous voulons comprendre le phénomène Internet.
1) Ce terme désigne des entreprises émergentes et innovantes qui diffusent matériels et logiciels pour Internet et deviennent la coqueluche des marchés boursiers (par exemple Netscape)