La position de Christian Huitema est très représentative de celle des scientifiques directement impliqués dans la gestion d'Internet. Son attitude est extrêmement cohérente : le réseau est neutre, et sa mondialisation est favorable à la liberté de l'information, ce qui est intrinsèquement une bonne chose. La principale question est celle de la baisse du coup d'accès et de la garantie pour tous à cet accès. Les monopoles téléphoniques parce qu'ils maintiennent des accès couteux, les lois de censure, le refus du cryptage et les réglementations trop contraignantes sont des obstacles au développement d'Internet et au maintient de la créativité nécessaire pour en faire un instrument démocratique.
Pour Jacques Le Bohec, au contraire, la possibilité de mettre en place une meilleure démocratie, grâce aux réseaux informatiques autorisant une démocratie directe, n'a rien d'évident. En effet, les visions de la médiation technique sont partagées entre deux versions, l'une optimiste et l'autre pessimiste qui, si elles s'opposent en apparence, s'entendent en fait sur un implicite : éviter l'analyse du concept de démocratie et de ses procédures dans leurs différentes acceptions. Ce sont quelques-uns de ces "impensés" qui nous sont présentés. Ils posent des problèmes qui ne sont pas solubles par la simple application des techniques. Les sociétés démocratiques sont plus complexes que ne le laissent croire les mythes de l'interactivité et du dialogue généralisé.
Les trois articles suivants sont complémentaires.
Dans le premier, Chantal Richard et Daniel Naulleau abordent la question cruciale de la sécurité des réseaux en partant du technique pour remonter au droit. Ils nous en rappellent les différents risques et les parades les plus usitées et ils nous présentent le noyau des législations sur la question du cryptage. En contrepoint, Dominique Desbois illustre les propos précédents avec l'exemple d'une cyber-escroquerie fastueuse : le casse électronique du siècle, celui de la Citibank, où plus de 1O millions de dollars se sont évaporés.
Dans le troisième article, Danièle Bourcier part de la question des Etats et des problèmes de régulation que pose l'existence d'un réseau ouvert internationalement. Quel droit appliquer dans cet espace virtuel qui n'est encore sous la compétence d'aucun Etat ? Mais aussi, quelles sont les nouvelles façons d'accéder au droit sur Internet ? De précieuses indications nous sont fournies sur la marchandisation des informations administratives en France. On y voit que la diffusion de l'information peut donner lieu à l'octroi de nouveaux monopoles renchérissant le prix d'accès à l'information produite par l'Etat, ce qui, en l'occurrence, est un choix politique préjudiciable à la démocratie. Est relevé un autre paradoxe : le renforcement des tendances centralisatrices de l'administration, malgré -ou à cause- des réseaux.
Cette partie se clôt par l'analyse que nous donne Dominique Lestel de l'ouvrage de Howard Rheingold qui est sans doute un des meilleurs livres parus en français sur les communautés virtuelles. Cet ouvrage extrêmement riche, où beaucoup de commentateurs d'Internet ont puisé, nous montre en quoi l'émergence des réseaux change profondément le jeu démocratique. L'auteur y organise l'essentiel de la discussion autour des notions de société civile et de sphère publique, et il souligne les dangers d'une prise en main du réseau par les entreprises privées. Il pointe également les problèmes philosophiques, politiques, psychologiques et moraux vers lesquels nous conduit l'usage généralisé des réseaux informatiques.