25 ans de critique de l'informatisation

Nous présentons ici une analyse fouillée du contenu de Terminal-magazine, dont le titre complet ("terminal 19/84") pointait peu de temps avant l'année 1984 le caractère orwellien d'une nouvelle société dominée par la technoscience: surveillance, ou plutôt auto-surveillance, de citoyens suivis jusqu'à leur domicile par des écrans de publicité et de propagande insidieuse; fascination devant le spectacle imagé des technologies ludiques et des médias; création d'une langue absconse et appauvrie; renversement des valeurs traditionnelles au profit d'un mode de communication qui renvoie surtout à lui-même.

Et pourtant, Aurélie Gono le montre bien, l'image d'un Big Brother informaticien n'est que le miroir déformant des tendances liberticides et totalitaires de la société technicienne. L'autre face de cette société est dessinée par les progrès rapides enregistrés dans le traitement et l'usage des technologies numériques, mais aussi par les innombrables tentatives de libéraliser et démocratiser l'accès aux informations, allant jusqu'à des formes de contestation culturelle, de réappropriation et de détournement des techniques elles-mêmes par des individus et des mouvements sociaux. Entre ces deux pôles opposés et complémentaires, Terminal s'est ancré dans un constant refus de l'idéologies mensongère de la "sortie de crise" grâce à une informatique salvatrice, idolâtrée par des spéculateurs et des politiciens en mal de modèles de société crédibles. Plus encore, la revue et les réseaux internationaux qu'elle a côtoyés ont servi de porte-voix à celles et ceux qui dénonçaient dans leur pratique les projets de mise au pas et de contrôle social.

Et si le collectif de Terminal a perdu la plupart des batailles menées, il n'en a pas moins continué à alimenter la critique et à poursuivre son oeuvre de clarification des enjeux de l'informatisation. Cette activité scientifique et critique n'a pas perdu de son utilité ni de sa difficulté. D.Carré et T. Lamarche le montrent dans le détail, la convergence de la technophilie néo-libérale et d'un individualisme libertaire ambigü ont conduit, au nom du droit pour tous d'accéder à l'information, à participer à la production de normes néo-capitalistes, autrement dit à faire abusivement passer l'usage familier des technologies portables et le marché mondial des télécommunications pour des gages d'émancipation démocratique.

Enfin, le débat qui réunit le comité de rédaction autour de l'expérience passée et présente de Terminal permet de mieux comprendre pourquoi, pas plus aujourd'hui qu'hier, les technologies de l'informatisation ne sont neutres dans leur conception et dans leurs applications. Ces technologies sont les symptômes actifs de la société qui se dessine devant nous avec toutes ses incertitudes.