Ce numéro aurait pu s'appeler « Terminal revisited ». La conception première en était effectivement une relecture et une analyse à travers les 59 numéros de Terminal magazine parus de 1980 à 1993 de près de vingt ans d'informatisation de la société pendant lesquelles, comme le souligne Dominique Carré, « d'une interrogation sur les limites de l'informatisation, les dégâts possibles, on est passé à une critique sociale qui a pour objectifs de réclamer toujours plus de technique, davantage d'infrastructures et encore plus d'usages ».
Certes la tentation existait de montrer que nous avions eu « globalement » raison dans nos critiques, même si nos analyses péchaient par un militantisme simplificateur, encore que nous n'avons pas hésité à publier des points de vue relativement éloignés comme ceux de Pierre Lévy, Jean Chesneaux ou Félix Guattari pour ne citer que quelques chroniqueurs réguliers du magazine. Terminal se voulait à l'époque à la fois le porte-parole des luttes contre le fichage (du projet Gamin1 à la carte d'identité « infalsifiable » de Charles Pasqua) critiquant l'immobilisme de la CNIL, des promoteurs d'une informatique « alternative », ou de la défense des travailleurs de l'industrie informatique, voire d'une informatique au service de ces derniers. 25 ans après la fondation de Terminal, les modalités de l'informatisation ont changé : généralisation de la micro-informatique et des technologies à base numérique, prédominance des réseaux sur les machineries, extension sans limites et interconnexion des bases de données, banalisation sournoise de la surveillance généralisée, suppression massive d'emplois.. Pourtant le problème initial demeure le même : l'informatique peut-elle être mise au service du développement, alléger le travail, libérer du temps et aider à des échanges humains désintéressés, ou sera-t-elle complètement monopolisée par des intérêts commerciaux et militaires, des visées de surveillance et de manipulation des populations ?
D'ailleurs, l'actualité nous y ramène : le gouvernement a enterré la « Loi Informatique et Libertés » de 1978 sous prétexte de transposition de la directive européenne de 1995 et le nouveau gouvernement veut, par le projet INES2 imposer aux français une nouvelle carte d'identité munie d'une puce électronique enregistrant des données biométriques du titulaire. Mais là, nous devons constater que l'heure n'est plus à une critique radicale des projets d'informatisation, tout au plus à une guérilla politique et juridique contre les aspects les plus liberticides et sécuritaires de ceux-ci. La généralisation de l'informatique à tous les secteurs de la vie sociale et y compris aux techniques de reproduction de la nature nous contraint à une vision plus distanciée et globale de la société de l'information. De ce point de vue, la spécificité de Terminal est et restera d'être un double instrument de réflexion théorique et d'aide à l'action démocratique..
Pratiquement l'étude de l'évolution de la critique de l'informatisation n'est qu'à l'état d'ébauche. C'est aussi ce que nous avons pu constater au cours du 13ème colloque « Société de l'information, société du contrôle ? » à l'instigation du CREIS et de Terminal en juillet 2004 qui devait aborder ce thème et où la plupart des communications ont porté sur les problèmes actuels. Il reste néanmoins que Terminal est un matériau tout désigné pour entreprendre cette étude sur le long terme. C'est pourquoi, tout au long de ce numéro, nous avons repris des anciens articles du magazine en les accompagnant d'un point de vue actualisé, en général de leur auteur. Nous continuerons dans les prochains numéros.
La deuxième partie de ce numéro « 25 ans de critique de l'informatisation » revient sur l'histoire de Terminal à travers un article d'Aurélie Gono accompagné des tentatives de synthèse de la part de Dominique Carré et de Thomas Lamarche sur l'évolution de la critique sociale durant ces vingt-cinq dernières années. La table ronde du comité de rédaction soulève le problème d'une critique de l'informatisation qui n'est plus seulement dirigée contre les politiques des Etats et des firmes multinationales, mais qui analyse et remet en cause l'ensemble des relations de pouvoir présentes à tous les échelons de la société mondialisée et soumise à l'emprise des technologies informatisées.
La première partie de ce numéro est plus classique : elle revient sur les changements dans les processus d'informatisation depuis les années 80. Nous avons largement abordé ce problème dans la première partie de la table ronde du comité de rédaction et nous avons interrogé un certain nombre d'auteurs qui ont collaboré à Terminal au cours de ces années ( Philippe Breton, Gaetan Tremblay, André Vitalis ). Enfin, nous ne pouvions pas parler du passé sans nous interroger sur le futur. Dans la troisième partie de ce numéro, les membres du comité de rédaction ébauchent des regard prospectifs sur l'avenir. Ces textes sont volontairement succints car nous connaissons les difficultés de cet exercice. Nous espérons que ce travail sera l'amorce d'une réflexion plus approfondie à partir d'un corpus de documents plus étendu, d'autres revues ou d'interviews des acteurs eux-mêmes. Nous entendons y contribuer de notre côté par la mise en ligne sous forme numérisée3 de la plupart des articles de Terminal magazine comme base de travaux futurs.
Ce retour sur notre histoire, par delà ses aspects académiques, nous amène à nous interroger sur la réactualisation du projet militant qui fut à l'origine de Terminal, non sa dimension « gauchiste » qui est datée, mais dans sa dimension de critique sociale. Echapper à la fascination de la technique, du toujours plus (plus de puissance de calcul, plus de bande passante ...), ne pas croire que la solution de tous les problèmes de l'humanité passe par une informatisation accrue et évaluer les conséquences sociales et politiques de tous les dispositifs électroniques qui se mettent progressivement en place doit rester le fondement de notre réflexion. Il reste beaucoup à faire dans ce sens.