Vers une nouvelle loi Informatique et Libertés
Le débat organisé le mercredi 8 décembre 1999 a
porté sur la refonte de la Loi Informatique et Libertés de
1978 suite à la directive européenne du 24 octobre 1995 qui
doit être transposée en droit français. Cette transposition
s'inscrit pour le gouvernement comme un élément important
dans la législation qu'il entend faire voter pour promouvoir la
société de l'information. La discussion a été
introduite par Louise Cadoux, membre honoraire du Conseil d'État, ancienne
membre de la CNIL,
René Padieu statisticien et président de la commission
de déontologie de la Société de statistiques et Pierre
Suesser, médecin appartenant au Collectif pour les droits des citoyens
face à l'informatisation de la vie sociale.
Le débat au niveau des instances gouvernementales
Louise Cadoux a d'abord rappelé le retard pris au niveau gouvernemental
avec le calendrier fixé par la Commission européenne. La
directive aurait du être transposée dans la loi française
avant le 24 octobre 1998. Un avant-projet de loi a été publié
par les services du Ministère de la Justice en décembre 1997
et le projet de loi qui sera soumis au parlement aurait du être rendu
public en septembre de cette année. Il n'est pas encore paru. La
loi devrait cependant être débattue au parlement au cours du
premier semestre 2000.
Il semblerait que la discussion achoppe sur plusieurs points :
-
La composition de la CNIL. Dans l'avant-projet de loi, on a affaibli la
représentation des juristes (Conseil d'État) au profit de
celle des parlementaires. L'intercollectif demande en outre une représentation
de la société civile à définir.
-
La directive encourage la création de code de conduite professionnels.
Mais quel sera le statut des entreprises qui décideront de ne pas
les signer ? Seront-elles, comme pour les conventions collectives soumises
à des règles de droit normatif dérivées de
ces codes appliqués par une partie seulement des professionnels
?
-
Le gouvernement veut créer un organisme de "co-régulation"
au titre de la société de l'information qui regrouperait
la CNIL, le CSA, l'ART ouvert à une représentation des professionnels.
Une partie des pouvoirs de la CNIL seront-ils transférés
à cet organisme de "co-régulation" ?
-
Où placer la frontière entre les traitements soumis à
simple déclaration ( voire dispensés) et ceux soumis à
autorisation ? Sept critères ont été retenus dans
la directive pour définir les traitements soumis à autorisation.
Il semble que le gouvernement veuille réduire leur nombre.
Plusieurs questions importantes opposent l'Europe et les États-Unis
dans ce domaine clef pour les échanges électroniques :
-
Le droit d'accès aux données personnelles
-
La notion de "protection adéquate" prévue par le directive,
c'est à dire le fait qu'un pays tiers où une entreprise veut
transférer des données doit offrir une protection similaire
à celle en vigueur en Europe.
-
droit applicable sur Internet : droit du pays du vendeur ou droit du pays
du consommateur ?
Pour conclure, Louise Cadoux a insisté sur deux problèmes
auxquels nous serons confrontés dans les années qui viennent
et qui entreront en contradiction avec les principes énoncés
dans la directive :
-
le développement du négoce des données personnelles.
Déjà aux États-Unis, 50 à 60 entreprises ne
font que de la vente de données personnelles avec des retours sur
investissement de près de 50%
-
L'après PC verra se multiplier les appareils simples reliés
au Net (domotique) avec un OS simplifié et peu de ressources en
local. Les données seront stockées sur des "mégabases"
implantées n'importe où sur le réseau.
Le point de vue des chercheurs
René Padieu a défendu le point de vue des statisticiens
et des chercheurs (économistes, historiens, sociologues, épidémiologistes ...) qui
utilisent bien évidemment des données personnelles, mais
dont les traitements en général ne peuvent causer de torts
aux particuliers car ils portent sur des agglomérats de données
dont ils cherchent à extraire des lois et des analyses de portée
générale.
La Loi Informatique et Libertés n'avait pas prévu de cas
particuliers pour les travaux statistiques et leur a donc créé
des difficultés. Progressivement, la CNIL a dégagé
un principe de finalité en accord avec la Convention européenne
de 1981 qui prévoyait des dérogations pour les travaux statistiques
et la recherche. Mais cette Convention n'est pas entrée dans le
droit français et par exemple, l'utilisation des fichiers fiscaux
interdit par la Loi de 1978 ne fut autorisée qu'en 1986 à
des fins statistiques.
En fait, on peut estimer après coup que la déontologie
des chercheurs protégeait le secret des données personnelles
mais il y eut quelques incompréhensions entre les chercheurs en
sciences humaines et les partisans de la Loi de 1978 qui progressivement
furent levées par des échanges entre statisticiens et juristes.
Mais il reste le problème de fond des traitements connexes ou dérivés
des travaux d'ordre purement statistique. Deux exemples :
-
Le marketing direct : on utilise les résultats d'une enquête
présentée comme d'ordre purement statistique pour faire de
la vente directe. Il y a nécessité de distinguer parmi les
utilisateurs des bases de données ainsi construites.
-
Les profils statistiques sur une zone ou une personne permettent de cibler
des démarchages et des campagnes commerciales.
Pour René Padieu, la directive facilitera les choses sur plusieurs
points :
-
Elle fait disparaître la frontière entre traitements publics
et privés. Il est en effet parfois difficile de séparer les
objectifs privés et publics (par exemple, enquête sur des
médicaments)
-
Elle introduit la notion de finalité compatible : des données
prévues à d'autres fins peuvent être utilisées
par la recherche sous contrôle de finalité.
-
Les codes professionnels encouragés par la directive sont des incitations
à "un bon comportement" de la part des acteurs. Mais reste dans
l'ombre, le problème de l'adhésion (plus ou moins obligatoire)
à ces codes et celui des sanctions éventuelles en cas de
manquement à ceux-ci.
L'informatisation dans le secteur social et médico-social
Pierre Suesser, médecin dans un service de PMI et membre du Collectif
pour les droits des citoyens face à l'informatisation de la vie
sociale nous a expliqué que l'on assiste à la montée
en charge des dispositifs d'informatisation de l'action sociale à
travers l'installation dans les centres sociaux de bases de données
sociales nominatives (par exemple ANIS) sous forme de progiciels intégrés
utilisés pour des finalités diverses et une gestion de problématique
complexe. Le but est de créer un dossier unique informatisé
pour les informations concernant les personnes accueillies par différents
services sociaux.
Des habilitations sélectives existent pour accéder aux
informations, mais le risque que les mots de passe prévus deviennent
des secrets de polichinelle est non négligeable. Mais surtout, ces
progiciels tendent à stéréotyper les références
professionnelles et à nier la complexité des personnes par
l'emploi obligatoire d'items subjectifs.
La motivation première des élus départementaux
était une meilleure gestion des fonds publics alloués à
l'action sociale par la connaissance statistique des besoins des populations.
Mais à partir de ces statistiques, on crée des profils par
zone et par quartier, d'où une véritable cartographie de
l'exclusion sociale ; ce qui n'est pas sans conséquences : les quartiers
ainsi désignés sont abandonnés par les classes moyennes
et supérieures et on se dirige vers la fin d'une certaine mixité
sociale.
L'utilisation des statistiques est délicat dans le domaine de
la santé. Le codage des pathologies (tel qu'il est prévu
dans la carte de santé Vitale II) est difficile dans certaines disciplines
(psychiatrie, pédiatrie, médecine générale
...).
Les données du PMSI ( données de séjours hospitaliers
anonymisées) servant à mesurer la productivité des
services afin d'allouer d'une manière optimale les budgets de fonctionnement
ont été détournées de leur fonction par la
presse pour dresser un classement de qualité des hôpitaux
(enquête du mensuel Sciences et Avenir). Un article paru en octobre
1999 dans La Recherche montre les erreurs commises dans l'analyse et les
biais introduits par ce choix de données dont la finalité
initiale était différente.
Le débat
Dans la suite de l'exposé de Pierre Suesser, Daniel Naulleau pose
le problème de l'équipement des cabinets médicaux
en matériel informatique par certains laboratoires pharmaceutiques
en échange du droit d'accès à une partie des données
(sans doute anonymisées) concernant les traitements suivis par les
patients à leur insu. Pour Félix Paoletti, on est dans la
même problématique qu'ANIS. Une étude statistique nécessite
la construction d'un modèle de la réalité que l'on
veut analyser et bien évidemment ce n'est pas le cas quand on utilise
des données non prévues pour cela.
René Padieu revient sur l'intérêt des codes de déontologie
professionnels qui ont un impact éducatif pour la majorité
des gens qui les respectent. Au contraire, Myriem Marzouki s'interroge
sur ce que signifie un code de déontologie pour une entreprise dont
le but reste avant tout de faire des bénéfices. Elle critique
notamment le fait que ceux-ci pourraient servir de justification à
la présence des représentants du business dans un organisme
de régulation d'Internet au sein duquel la CNIL serait isolée.
Enfin, Guy Lacroix, prenant l'exemple des fichiers fiscaux se demande
si la CNIL a encore les moyens d'affronter la complexité des nouvelles
technologies. Pour Pierre Suesser, la CNIL a été sensible
à la mobilisation autour du dossier d'ANIS et est revenue sur une
première délibération.
Jacques Vétois