Internet et vie associative


Le débat sur “Internet et la vie associative” organisé mercredi 10 novembre 1999 a été introduit par Valérie Peugeot, qui a présenté une étude réalisée par l’association VECAM sur ce sujet, et par Laurent Jesover, qui a décrit la manière dont l’association ATTAC utilise Internet. Une discussion animée de plus d’une heure a suivi ces deux interventions.

Le net et les associations.

Crée à la suite du G7 sur la “société de l’information” de février 1995, l’association VECAM (Veille Européenne et Citoyenne sur les Autoroutes de l’Information et le Multimédia) a pour ambition de mobiliser “toutes ses ressources pour faciliter l’appropriation sociale de ces technologies par la compréhension des enjeux sociétaux qui y sont liés et par la maîtrise de leurs usages”. C’est probablement la raison pour laquelle la Fondation de France lui a demandé une étude sur les associations et Internet.

Celle-ci a été réalisée en deux mois à partir de la consultation de 200 associations (de proximité, de tête de réseau, connectées et non connectées), de l’organisation de séminaires et de la réalisation d’entretiens en face à face.

Les questions ont portées sur leur niveau d’équipement informatique, leurs usages de cet équipement, le profil des utilisateurs (bénévoles ou salariés), leur politique et leur bilan en matière de connexion (pour qui, pourquoi, pour quels résultats, avec quel degré de satisfaction). Concernant les associations non connectées,des questions ont été posées sur les raisons de cette absence de connexion et sur leurs attentes éventuelles en la matière.

Internet vu par les associations.

En France, le secteur associatif croît actuellement à un rythme très soutenu. Depuis le début des années 80, l’augmentation du nombre des associations est de 5,5 à 6% par an. Avec une augmentation de 20% du nombre d’emplois entre 1990 et 1995, il s’agit également de l’un des rares secteurs qui embauche aujourd’hui en France.

Les associations ont été parmi les premières, avec les universités et le secteur privé, à participer au développement d’Internet à une époque où les pouvoirs publics se distinguaient par une certaine inertie dans ce domaine. Il faut toutefois attendre les années 1997 et 1998, qui ont succédé à des années d’attentisme, pour assister à une connexion massive des associations qui se poursuit encore aujourd’hui.

Ce changement d’attitudes s’explique de plusieurs manières :

Si les associations sont aujourd’hui de plus en plus nombreuses à se connecter, nombre d’entre elles expriment encore des réserves au sujet des technologies de l’information et de la communication (TIC) pour de multiples raisons :

Les usages d’Internet dans les associations.

Il est possible de distinguer quatre grandes catégories d’associations en fonction de leurs usages d’Internet.

Certaines associations utilisent Internet uniquement au niveau interne. Valérie Peugeot décèle dans cette attitude un véritable enjeu politique. “La revendication d’une démocratie participative n’est en effet valable, affirme-t-elle, que si les associations sont elles-mêmes capables au préalable d’introduire une réelle culture participative au sein de leur propre organisation interne”. Ainsi l’association “Culture et Liberté” a-t-elle mis au point un outil qui s’intitule “amphiternet” permettant d’organiser des votes à distance de leurs adhérents.

Quelques associations placent Internet au coeur même de leur activité. C’est notamment le cas pour le centre social de Belleville qui a mis en place un projet spécifique multimédia à côté de ses activités traditionnelles. Il existe également des associations qui se sont crées autour d’un projet multimédia.

D’autres associations cherchent à promouvoir leur activité vers l’extérieur, notamment pour créer des contacts avec des partenaires éventuels. Certaines d’entre elles se dotent d’un site web et vont même, dans certains cas comme celui d’ATTAC, jusqu’à organiser des campagnes citoyennes.

La dernière catégorie d’associations est constituée de celles qui font du développement des TIC leur objectif central. C’est notamment le cas de VECAM, du R@S, de Globenet, d’IRIS, etc. Leurs actions sont très diversifiées et ont toutes pour ambition, en principe au moins, de favoriser le développement des usages non marchands des TIC.

Conclusion.

Aujourd’hui, c’est l’ensemble du secteur associatif qui se sent concerné par le développement et l’utilisation des TIC. Les associations du milieu artistique furent les plus promptes et proportionnellement les plus nombreuses à s’y intéresser, suivies de près par celles du secteur de la solidarité, également très actives dans ce domaine.

Selon Valérie Peugeot, le “secteur démocratique” ne serait pas en reste avec des associations qui utilisent les TIC comme fer de lance dans leur interpellation des acteurs de la démocratie représentative.

Concernant l’attitude des pouvoirs publics sur la question de l’appropriation des TIC au sein du milieu associatif, elle relève un fort décalage entre les promesses du “Programme d’Action Gouvernementale pour la Société de l’Information, plus connu sous le nom de PAGSI, et sa mise en oeuvre effective. En fait, la vie associative serait la grande oubliée de ce fameux PAGSI, même si ce n’est que partiellement vrai dans le domaine culturel.

Du côté des collectivités locales, leur attitude serait plus encourageante, notamment dans des municipalités dynamiques comme Brest, Parthenay, Amiens, Strasbourg, où une véritable “synergie” se serait mise en place entre elles et les associations.

Attac à l’assaut du net.

ATTAC a été fondée en France le 3 juin 1998 autour d’une plate-forme réunissant des citoyens, des associations, des syndicats et des journaux.

L'idée de créer cette association est née d'un éditorial d'Ignacio Ramonet, "Désarmer les marchés" publié dans Le Monde diplomatique en décembre 1997.

Suite à cet éditorial, un liste de discussion intitulée Attac a été crée en janvier 1998 afin de constituer un réservoir d’informations susceptibles d’enrichir le site web du même nom.

La question de l’utilisation d’Internet ne s’est donc jamais posée pour Attac puisque, non seulement le site et la liste de discussion ont préexisté à la naissance de l’association, mais elles ont d’emblée joué un rôle déterminant dans son évolution. Sept jours après la publication électronique de la plate-forme, celle-ci fut ainsi traduite en cinq langues grâce à l’initiative de bénévoles mobilisés par l’intermédiaire de la liste de discussion. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’association ait rapidement contribué à la naissance du mouvement international ATTAC tout en collaborant avec de nombreux partenaires dans le monde.

“Internet est non seulement le fer de lance mais aussi le ciment de l’action internationale de notre association”, s’exclame Laurent Jesover. Difficile de ne pas communier dans l’enthousiasme communicatif de ce nouveau “croisé” de la communication numérique. Rêve éveillé de courte durée cependant, apocalyptiques ou réalistes, les techno-sceptiques n’ont pas manqué de nous “téléporter” rapidement au cours de la discussion dans la trivialité d’une réalité moins “cybercustomisée”. Monde cruel où les rêves vont et viennent au même rythme que nos “bits” qui, paraît-il, circulent aujourd’hui en temps réel... Mais cessons immédiatement ces divagations et revenons à la tactique d’Attac quant à l’utilisation des TIC.

Le site.

Si le site contient plus de 5000 pages constituées à partir de l’agrégation d’informations diverses et variées comprenant notamment des articles de presse, des documents primaires émanant d’Attac ou d’autres institutions, des synthèses de discussions issues des listes Internet, des groupes locaux, thématiques ou internationaux, ou encore des bibliographies incitant le visiteur à approfondir les grands axes de réflexion développés au sein d’Attac, Laurent Jesover a surtout évoqué l’importance des nombreuses listes Internet conçues pour le dialogue ou la diffusion d’informations crées par l’association.

Ne séparons pas pour autant la vie du site de celle des listes puisque, dans le cas ATTAC, le lien entre ces deux modalités d’usage d’Internet est, me semble-t-il, “spiralé”. L’interaction entre le site et les listes semble en effet permanente, l’un alimentant l’autre et inversement. La publication d’informations sur le site génère des discussions sur les listes dont les synthèses sont elles-mêmes publiées sur le site. Attention à la “circulation circulaire de l’information”, pourrait s’exclamer Pierre Bourdieu. Certes, mais contrairement au champ médiatique totalement replié sur lui-même, on est apparemment ici en présence d’un processus cumulatif. C’est pourquoi l’évocation métaphorique d’une logique en spirale (ou spiralée) plutôt que circulaire paraît plus adaptée pour décrire cette dynamique.

En octobre 1999, le nombre de “hits” sur le site ATTAC a atteint le chiffre de 605 000, émanant de 80 pays différents.

Les listes de discussion.

Crée avant même que l’association n’existe, la première liste française de discussion “ouverte”, c’est à dire accessible à l’ensemble de la communauté des internautes, fait aujourd’hui partie d’un groupe de listes comprenant cinq autres langues dont le portugais, l’anglais, l’allemand et l’espagnol. Elles permettent aujourd’hui de rassembler 15 000 personnes dont certains n’ont pas la possibilité d’adhérer à un groupe local. Il n’y a pas, par exemple, d’association ATTAC dans les pays anglophones, à une exception près.

Parallèlement au développement de ces listes ouvertes, la nécessité de créer des listes de travail uniquement accessibles aux adhérents inscrits dans les groupes de coordination s’est rapidement imposée. Laurent Jesover a mentionné trois groupes de ce type : de traduction (qui regroupe plus de 180 bénévoles), local et international.

Il existe également des listes de discussion limitées dans le temps. Ces “forels”, dont la durée de vie est de cinq semaines, sont animés par deux personnes qui ont pour fonction de regarder ce qui se passe sur la liste afin de rédiger des synthèses rediffusées sur le réseau et intégrées dans la vie d’ATTAC.

D’autres listes ont enfin été crées afin de diffuser des périodiques disponibles dans quatre langues différentes. A côté du “Grain de sable”, bihebdomadaire publié en français, il est également possible de s’abonner à trois hebdomadaires en anglais, espagnol et norvégien.

Ces périodiques sont exclusivement fondés sur une logique de bénévolat.

Aujourd’hui, tous les volontaires qui participent à la vie du site ou des listes ont une adresse du type “dupont@attac.org”. Il en va de même pour les groupes locaux ou de réflexion. Cette démarche correspond à une volonté de cohérence au niveau du réseau permettant de fournir une visibilité forte pour chaque groupe ou individu actif et de faciliter les possibilités de les contacter.

Dans une association qui compte seulement quatre permanents pour gérer les 14 000 adhérents français auxquels il faut ajouter les groupes internationaux, l’utilisation d’Internet permet, affirme Laurent Jesover, de pallier en partie cette lacune.

Activisme Internet.

Si les listes ont principalement pour fonction de produire et de diffuser l’information ainsi que de développer ATTAC au niveau international, elles sont également utilisées pour entreprendre des actions “cybermilitantes” de deux ordres : exercer un travail de lobbying ou d’interpellation auprès de différents organismes pour envoyer ou bien demander de l’information; créer des forums électroniques autour de l’organisation d’événements tels qu’“Alter Davos” et “Planet - Un Autre Monde est possible” dans le but de mettre en place des “ateliers virtuels” destinés à préparer et alimenter la discussion lors des “ateliers réels” organisés lors de ces rencontres.

Un militantisme spécifiquement Internet de gens qui ne peuvent ou ne veulent pas participer aux groupes locaux existe aujourd’hui au sein d’ATTAC. Grâce à Internet, ils ont tout de même la possibilité d’apporter des services à l’association, notamment au niveau de la traduction. Cet enrichissement de l’association grâce à leur action, qui est bien réelle, permet, par un effet de rétroaction, d’entretenir le “militantisme virtuel” de ces individus qui sont pourtant eux aussi bien réels.

Dernière forme d’“activisme internet” en devenir au sein d’ATTAC, l’élaboration en cours d’une réflexion sur Internet et la mondialisation découle directement de l’usage intensif de ce réseau au sein de l’association. Encore embryonnaire, cette problématique initialement non envisagée au sein d’ATTAC pourrait devenir un nouveau terrain de militantisme pour cette association dont les ambitions paraissent croître proportionnellement à l’augmentation de ses adhérents. Jusqu'où ira-t-elle ?

Discussion.

Valérie Peugeot fut la première à intervenir dans le cadre de la discussion en tant que membre d’ATTAC pour apporter une précision au sujet de cette association. Selon elle, ATTAC correspond à une nouvelle génération de mouvement civique en raison d’une part de sa capacité à être acteur sur le plan mondial et d’autre part de son positionnement à la fois en tant que mouvement de résistance et de contre-expertise politique.

A ses yeux, ATTAC correspond ni plus ni moins qu’à une nouvelle génération de mouvement d’éducation populaire. Or, ajoute-t-elle, cette association ne pourrait pas avoir cette fonction sans Internet.

Laurent Jesover a également mentionné deux avantage à l’utilisation du réseau. La circulation électronique de l’information permet non seulement aux groupes locaux de modifier les tracts en fonction de leurs besoins, mais surtout elle leur offre la possibilité de disposer d’une information abondante et de qualité beaucoup plus rapidement.

Après avoir rappelé que la mobilisation mondiale autour de l’AMI fut liée à l’utilisation d’Internet, Jacques Vétois a souhaité manifester sa crainte de voir le militantisme électronique supplanter les formes de militantisme plus traditionnelles. Selon lui, beaucoup de membres d’ATTAC ont exprimé leur frustration en raison du manque de lien physique au sein de l’association. Or, précise-t-il, un débat électronique ne remplacera jamais un débat avec la salle. D’où la question suivante : “comment lier le militantisme électronique et le militantisme classique ?

Pour les “non connectés”, répond Laurent Jesover, il y a en effet une réelle frustration liée à une difficulté d’accès à l’information. Mais il s’agit avant tout d’un manque d’organisation lié à la jeunesse de l’association. Cette frustration est d’autant plus grande qu’ils se sont vite rendus compte que les adhérents connectés étaient beaucoup mieux informés qu’eux.

C’est pourquoi ATTAC essaie actuellement de mettre en place des “coordinateurs électroniques locaux” dont la fonction consiste à servir d’interface entre les adhérents non connectés et le réseau aussi bien au niveau de l’information “ascendante” que “descendante”. ATTAC est également en contact avec une association qui diffuse des ordinateurs de “réforme” pour permettre aux adhérents de s’équiper en matériel informatique (essentiellement des PC équipés d’un processeur 486, d’un modem, du système d’exploitation windows et de logiciels de base, pour un prix d'environ 1200 francs) au coût le plus bas possible. Une formation des membres de l’association pour leur apprendre comment naviguer sur le réseau et utiliser les logiciel dont ils disposent doit enfin bientôt être mise en place.

Devant ce qu’il perçoit comme une certaine forme d'angélisme face à la technique de la part des intervenants précédents, Michel Burnier a souhaité rappeler que le développement d’Internet s’effectue dans le cadre d’une vaste opération d’industrialisation du savoir et mettre en garde contre le danger d’une fascination “technophilique”. Or, précise-t-il, ce discours techniciste est commercialement dangereux parce qu’il favorise une industrie mondiale principalement basée en Asie du sud est. Il a en outre évoqué le problème de la maîtrise de ses outils aujourd’hui mis à la disposition d’individus qui ne savent même pas manipuler correctement un logiciel de traitement de texte. Il a manifesté sa crainte devant les risques de repli sur soi des internautes dont certains risquent de présenter à terme les symptômes d’un comportement de type “autistique”. Ce à quoi Valérie Peugeot a rétorqué qu’Internet avait permis à ATTAC de recruter de nouveaux adhérents ayant pour particularité de n’avoir jamais milité jusqu’à présent. Michel Burnier a finalement conclu son exposé pour manifester son scepticisme face aux objectifs de cette association : “votre combat, a-t-il demandé, n’est-il pas perdu d’avance ?”

André Loechel, président de l’Association des Villes Numériques, a quant à lui rappelé que le débat avait une nouvelle fois été centré autour d’interrogations très franco-françaises. Quid de ce qui se passe en Autriche, en Italie ou en Allemagne, par exemple ? Réagissant plus particulièrement à l’exposé de Valérie Peugeot, il s’est notamment demandé dans quelle mesure sa typologie des associations était transposable en dehors de notre territoire national.

En réaction au pessimisme exprimé par Michel Burnier quant aux chances de succès d’ATTAC, Valérie Peugeot a tout d’abord indiqué que personne n’aurait parié un centime sur le succès de la mobilisation contre l’AMI. Aussi, précise-t-elle non sans humour, encore deux ou trois petites crises en Asie accompagnées du maintien d’une bonne mobilisation citoyenne et le combat pour une taxation des transactions financières pourrait bien devenir payant. Prenant pour exemple la très forte mobilisation autour du “millenium round” de Seattle, elle a notamment indiqué que la position du commissaire européen chargé de ce dossier, Pascal Lamy, aurait déjà légèrement évolué en raison de l’existence d’ATTAC. Certes, a rétorqué Michel Burnier, mais Seattle ne constitue-t-il pas une sorte de paravent ?

Dans le prolongement des propos de Valérie Peugeot, Laurent Jesover a notamment indiqué que le parlement canadien avait voté la motion 239 qui demande au gouvernement canadien de promouvoir la taxe Tobbin dans toutes les instances internationales dans lesquelles il est impliqué. Il a également indiqué que les députés canadiens font aujourd’hui régulièrement référence aux documents publiés par ATTAC. Quant au “Grain de sable”, il serait “épluché” par de nombreuses personnalités “médiatico-politiques” qui utilisent ces informations pour alimenter leurs discours.

L’activité Internet, conclut-il, sert de miroir pour l’association. C’est la partie émergée de l’iceberg. Aujourd’hui des documents en douze langues peuvent être consultés sur le site grâce au travail de bénévoles et à l’utilisation d’un outil, Internet, ayant un coût ridicule. Cette activité donne de la crédibilité à ATTAC.

En communion avec l’enthousiasme de Laurent Jesover, Valérie Peugeot n’a alors pas hésité à déclarer qu’Internet rendait enfin possible le développement d’une véritable citoyenneté mondiale et transnationale. Selon elle, on est aujourd’hui confronté à l’alternative suivante : soit on laisse se développer le processus en cours de “marchandisation” de l’information et de la connaissance, soit on se mobilise pour faire circuler cette information dans une logique de partage. Selon elle, Internet a permis de drainer de nouveaux militants vers le milieu associatif.

Répondant aux propos d’André Loechel, elle a rappelé que son étude sur les associations était uniquement francophone. Selon elle, il n’y a pas d’équivalent aujourd’hui dans les autres pays européens. Quant à sa typologie, elle admet volontiers qu’elle est valide en France mais que rien ne permet aujourd’hui d’affirmer qu’elle puisse être “transposable” dans d’autres contextes.

Daniel Naulleau considère pour sa part qu’Internet représente à la fois un apport et aussi un risque bien réel d’exclusion. Il a également évoqué le problème jusque là évacué de la sécurité du réseau qui interdit la mise en ligne de documents dont on souhaite préserver le caractère confidentiel. Les risques de fuite et d’infiltration, notamment par l’intermédiaire d’une agence aussi puissante que la National Security Agency, ne sont pas uniquement théoriques.

En conclusion de cette discussion très animée, Meryem Marzouki, présidente de l’association IRIS et observatrice attentive de l’incidence sociale du développement des TIC, a eu le grand mérite de nous remettre les pieds sur terre en contrepoint de l’enthousiasme de nos deux militants du net, Valérie Peugeot et Laurent Jesover. Invoquant aussi bien les dangers d’une “diabolisation technophobique” que d’une idéalisation “technophilique” dont le point commun est de s’alimenter à la même source d’un déterminisme technique aujourd’hui encore toujours aussi prégnant dans nos “mentalités”, elle nous a rappelé à notre devoir d’humilité quant aux potentialités du réseau.

Commentant l’exemple déjà évoqué de l’AMI, elle a reconnu qu’Internet avait joué un rôle non négligeable dans la circulation de l’information autour de ce projet. Mais, précise-t-elle, si l’AMI a été abandonné, c’est surtout parce que les lobbyistes très puissants du secteur de l’audiovisuel et du cinéma se sont fortement mobilisés pour le faire échouer.

Elle a également exprimé son scepticisme devant ce qu’elle perçoit comme une boulimie de l’association ATTAC. Se présentant d’abord comme une association, puis comme un véritable mouvement d’éducation populaire, ne serait-elle pas tentée à terme de se positionner en tant que nouveau parti politique ?

D’une manière générale, la création d’une association s’inscrit dans le cadre d’un projet précis, clairement défini. Or, constate-t-elle, aujourd’hui, ATTAC commence à exprimer des positions qui s’éloignent de ses objectifs initiaux. Cette association aurait également pour particularité d’ignorer trop fortement les autres initiatives contre l’OMC, pourtant nombreuses, qui existent au niveau international.

Concernant l’incidence d’Internet sur le plan associatif, elle redoute un déclin de l’adhésion en raison de la perte relative des avantages en terme d’accès à l’information que cette dernière peut représenter. Le développement des listes de discussion par l’intermédiaire desquelles beaucoup d'associations diffusent leurs informations et favorisent les échanges entre des individus partageant des centres d’intérêt communs, ne représente-t-il pas un risque réel de perte d’intérêt de l’adhésion à ces dernières. Dans le cas particulier d’IRIS, remarque Meryem Marzouki, les listes discussion ont pour effet de favoriser un dialogue au moins aussi important entre les adhérents qu’avec l'extérieur. Du coup, se demande Meryem Marzouki, “qu’est-ce qui va motiver l’adhésion ?” Les associations, ajoute-t-elle, ne risquent-elles pas de se transformer en simples centres de ressource ?

Deux interventions non identifiées se sont intercalées entre les remarques de Meryem Marzouki et les réponses de nos deux intervenants de la soirée. En voici, en substance, le contenu. Une personne présente dans la salle a lui aussi évoqué le problème de l’identité d’ATTAC et s’est demandé si les gens qui découvrent le militantisme via Internet ne risquent pas de se cantonner à un engagement électronique. Un autre personne a rappelé la nécessité d’une mise en perspective historique de l’utilisation d’Internet par rapport à d’autres médias.

Devant toutes ces remarques, Valérie Peugeot a reconnu avoir procédé à une idéalisation d’Internet dans son propos. Elle reconnaît en outre volontiers que le fait d’attribuer l’échec de l’AMI à Internet est simpliste. Toute une série d’autres facteurs doivent en effet être pris en compte.

Concernant les relations d’ATTAC sur le plan international, elle a indiqué que la volonté de contact avec d’autres partenaires s’est immédiatement manifestée. Des relations assez étroites avec le KCDO en Corée du sud auraient ainsi permis d’introduire de nouvelles questions dans la réflexion d’ATTAC. Il en va de même avec d’autres associations du “sud” qui auraient fortement contribuées à la prise en comptedu problème de la dette des pays les plus pauvres dans les discussions au sein d’ATTAC.

Laurent Jesover à lui aussi reconnu un “techno-enthousiasme” qu’il assume d’ailleurs complètement.

Sur le plan international, il a rappelé que la préparation de l’organisation de “Planet - Un Autre Monde est possible” a mobilisé 300 organisations à travers le monde par l'intermédiaire d’une liste de discussion.

Quant à l’avenir d’ATTAC, il a tenu a préciser qu’elle restera bien une association et n’a aucune ambition de se transformer en parti politique. ATTAC a été crée autour d’une plate-forme dont l’objet est certes un peu large, mais il n’est pas question de sortir des limites qu’elle impose, a-t-il précisé. L’appellation de “mouvement d’éducation populaire”, mise en avant par Bernard Cassen, lui paraît assez contestable.

La nouveauté de l’AMI, a-t-il ajouté, c’est qu’il fut possible de travailler sur un document primaire sur support électronique. Ce qui permet de travailler plus facilement sur le texte en raison de sa plus grande malléabilité. Un document sur papier est en effet, selon Laurent Jesover, beaucoup moins facilement “manipulable”.

Il a enfin indiqué qu’il évalue de 15% à 25% le nombre d’adhérents ATTAC connectés à Internet. Quant au taux de personnes qui se sont pour la première fois encartés quelque part en adhérant à ATTAC, il l’estime à environ 50%.

Enfin quelques données chiffrées, se sont dit certains. D’autres, effrayés, ont afflué vers les boissons et le débat s’est prolongé pour beaucoup de manière plus informelle autour d’un verre.

Pascal Fortin (Institut Français de Presse)