Le séminaire du 13 octobre 1999 sur "Internet et la démocratie locale" qui s'est déroulé à l'Université Jussieu s'est articulée autour des interventions de Thierry Vedel (chercheur en science politique au CNRS et membre du CEVIPOF ) , Eric Maigret , (maître de conférence en science politique et membre du laboratoire de communication politique du CNRS), Stéphane Martayan (membre du conseil municipal de Parthenay) et André Loechel (Président de l'Association des Villes Numériques)
Premier intervenant de la soirée, Thierry Vedel a présenté un panorama des différentes initiatives en cours dans le monde en matière d'utilisation d'Internet pour le développement de la démocratie locale. Yves Maigret et Stéphane Martayan ont ensuite successivement décrit les projet mis en oeuvre à Issy-Les-Moulineaux et Parthenay. En conclusion, André Loechel a très succinctement rappeler trois idées fortes qu'il lui semble nécessaire de prendre en compte pour le développement de ce type d'initiatives.
Le séminaire a été introduit par Thierry Vedel qui a démarré son intervention en signalant le paradoxe suivant : ce sont les projets locaux d'utilisation d'Internet qui sont de loin les plus nombreux et semblent susciter le plus d'espoir alors qu'Internet est un réseau planétaire.
Selon lui, cet intérêt s'est développé en France surtout depuis trois ans. Toutefois, a-t-il indiqué, les premières expériences remontent au démarrage du Télétel et avaient notamment été menées à Nantes, Grenoble ou encore Vélizy.
Thierry Vedel distingue quatre grandes approches à travers la multitude des projets en cours à partir du croisement de deux paramètres : le public visé et le type de service développé sur Internet.
Concernant le public visé, s'agit-il de s'adresser aux seuls agents administratifs, à la population locale, ou au public extérieur ?
Au niveau des services proposés, sont-ils conçus à partir d'une logique d'information descendante ou au contraire dans une logique de communication avec le public à partir, par exemple, de la mise en place de forums et autres messageries internet ?
Au croisement de ces deux paramètres, il est aujourd'hui possible de distinguer quatre grandes approches dans les expériences en cours :
Les différences d'orientation entre les sites s'articulent autour de trois tendances principales. Ils ne présentent pas tous le même degré d'ouverture, leurs niveau d'interactivité est variable et enfin leur contenu peut être plus ou moins promotionnel.
Au bout du compte, la principale distinction entre ces différentes expériences peut se résumer à l'existence d'un modèle vertical et d'un autre horizontal.
Dans le premier cas, l'information descendante est dominante et la municipalité contrôle fortement les contenus.
Dans le second modèle, la municipalité conçoit avant tout son rôle comme celui d'un animateur et accorde une grande importance aux possibilités d'interaction avec la population.
Concernant l'adoption de politique municipale volontariste en matière de développement des technologies de l'information et de la communication (TIC), Thierry Vedel insiste sur la nécessité de prendre en compte trois grands enjeux pour y répondre : la question de l'accès, celle des contenus et enfin celle de l'appropriation sociale.
Les municipalités ont en effet un rôle à jouer qui dépasse le simple aspect des questions financières par la prise en compte de considérations socio-culturelles. La possibilité d'ouvrir des webcafés ou encore des centres multimédia, voire même de donner aux gens des facilités pour s'équiper eux-mêmes, entre dans cette logique. Certaines villes, comme Bologne ou Parthenay, assurent également une fonction de fournisseur d'accès. Mais il ne faut pas perdre de vue que les expériences développées lors du lancement de Télétel avaient notamment montré que la mise en place de lieux collectifs d'utilisation revêtaient un intérêt relativement limité dans la mesure où les gens préfèrent largement se "connecter" depuis leur propre domicile plutôt qu'au sein d'espaces publics.
A côté de cette question des conditions d'accès, se pose également pour les municipalités celle des choix à effectuer en matière de contenu. Quelles sont en effet les informations qui doivent être mises à la disposition du public ? Quelles sont celles, par exemple, au sujet desquelles les citoyens sont légitimés à réclamer un droit d'accès ?
Les données que les municipalités sont les plus frileuses à rendre public concernent généralement celles qui sont le plus directement associées au processus de décision.
Un autre problème auquel les municipalités sont confrontées est celui du coût de la gestion des contenus. Si la création d'un site web est relativement aisée, son "entretien" implique un engagement financier qui peut être difficile à assumer pour un municipalité.
La question de la responsabilité représente le dernier aspect difficile à appréhender au niveau des contenus. Ce problème se pose surtout au niveau des tribunes offertes au public qui peuvent notamment prendre la forme de forums ou de listes de discussion. Ces dernières sont souvent "détournées" par de petites minorités plus ou moins activistes qui les "instrumentalisent" au profit de leurs intérêts.
Un enjeu fondamental, mais paradoxalement trop peu pris en compte par les élus, repose sur la question de l'appropriation des TIC dans la société. L'insertion sociale de ces dernières peut engendrer des oppositions telles qu'elles sont susceptibles de compromettre leur appropriation. Même si elles ne s'expriment pas de façon manifeste, ces "résistances" sont parfois perceptibles à travers un certain nombre d'astuces mises en oeuvre par certaines personnes pour entraver le bon fonctionnement du dispositif mis en place. Il existe même des exemples où les TIC peuvent servir à cristalliser des oppositions qui n'ont pas ou peu à voir avec leur mode de fonctionnement. Le cas de la Bibliothèque Nationale de France est particulièrement éloquent de ce type de situation où les acteurs de la polémique ont utilisé le système informatique comme "point de fixation" de tensions dont l'origine n'a pas grand chose à voir avec les défaillances dudit système.
L'introduction des TIC peut enfin constituer une occasion privilégiée de (re)dynamiser le tissu social d'une commune. Pourquoi, en effet, ne pas profiter de leur mise en place pour une "reconfiguration" de la structure municipale ?
La conclusion principale des expériences passées et présentes est celle de l'ambivalence fondamentale des TIC. Leurs effets sont difficilement "prédictibles". Leur développement peut ainsi comporter des risques dans la mesure ou elles peuvent constituer d'excellents outils de contrôle social. Loin de favoriser l'accès à l'information ou encore une logique de décentralisation, les TIC peuvent en outre produire des effets exactement inverses.
Eric Maigret a rendu compte
d'une enquête de "dispositif
et de réception" sur Issy-Les-Moulineaux qui a duré environ deux
ans, réalisée avec Laurance Monnoyer, maître de
conférence en sciences de l'information et de la communication.
Issy-les-Moulineaux serait emblématique de ce qu'on peut faire et
ne pas faire en matière d'utilisation des technologies de
l'information et de la communication (TIC) dans la vie locale. Disposant
de moyens considérables grâce à l'appui de
sociétés telles que "France Télécom" ou
"Vivendi", cette ville de 50 000 habitants dispose aujourd'hui
d'un site web municipal reconnu comme l'un des meilleurs de France et
d'une structure de télévision par câble qui retransmet
une fois par mois le conseil municipal. On serait donc en présence
d'une commune utilisant au maximum les TIC "au service de la
démocratie".
L'idée de départ qui a inspiré la création du
site web était avant tout de proposer une vitrine économique de
la ville. Il s'agissait avant tout de montrer qu'il existait une
activisme fort de la municipalité dans ce domaine en créant un
espace d'échanges et d'informations d'abord
destiné aux professionnels et entreprises au niveau local.
Sur le volet "citoyen", l'action a d'abord
été centrée autour de la personne du maire, André
Santini. Dans un second temps, des informations sur l'activité
municipale, déjà diffusées par l'intermédiaire
d'un magazine municipal disposant d'une bonne notoriété
auprès de la population locale, ont été mises "en
ligne".
Ce site est donc devenu un espace d'information municipale après
avoir été initialement un pôle d'activité
économique. Toutefois, André Santini se refuse à accentuer
la dimension "tribunicienne" du site à partir, par exemple,
d'une ouverture vers les associations.
Il est vrai que ces dernières ne semblent par particulièrement
promptes à réclamer une meilleure prise en compte de leur
existence et de leurs activités sur le site alors qu'elle pourrait
chercher à tirer parti des discours d'André Santini sur la
"démocratie électronique". Ce constat apparemment
surprenant serait en partie explicable par le fait qu'Issy-Les-Moulineaux
est une ville actuellement en pleine transformation sociale où beaucoup
de gens se sont installés depuis peu de temps et ne manifestent dons pas
une forte velléité de participation à la vie locale.
Si le site web d'Issy-Les-Moulineaux semble avant tout s'inscrire
dans une "démarche d'innovation pour l'innovation",
comme en témoigne notamment le "mariage virtuel"
récemment célébré par son maire,
l'expérience du conseil municipal interactif semblerait par contre
plus concluante.
A priori, la mise en place de ce dispositif s'inscrit dans la
stratégie de communication du maire. Toutefois un "processus
démocratique" se serait enclenché.
Au départ, le conseil municipal a été filmé avec un
biais pro-majorité municipale évident, notamment à travers
les choix de cadrage et la distribution des temps de parole. Cependant,
très rapidement, les temps de parole se sont équilibrés
entre l'opposition et la municipalité, ainsi que l'ont reconnu
aussi bien les partis de l'opposition locale que le CSA. On a en effet
assisté à un processus d'appropriation du temps de parole et
de représentation par l'opposition, alors qu'au sein de la
majorité, le temps de parole s'est sensiblement
rétréci pour les conseillers du maire. Cette évolution
s'est notamment traduite par une polarisation du débat autour de la
personne du maire et d'une gauche assez unie. Mais elle a surtout eu pour
conséquence que la retransmission du conseil municipal sur la
télévision interactive est aujourd'hui devenue la principale
tribune publique de cette opposition.
Au niveau de la réception, la population locale, qui comprend tout de
même cinq milles foyers câblés dans une ville de 50 000
habitants, n'a pas vraiment plébiscité
l'expérience, sauf lors de la première retransmission. De
trois cents appels lors de la diffusion du premier conseil municipal, on est
progressivement passé à une trentaine lors des retransmissions
suivantes. Si l'audience a probablement décliné plus ou
moins proportionnellement à la diminution du nombre des appels, une
minorité très active comprenant principalement des personnes
âgées ainsi que des mères au foyer et qui se
répartit de manière égale entre les sexes, continue
toutefois à suivre ces retransmissions et à en discuter.
Quant au contenu des interventions, il serait empreint d'un fort
"pragmatisme" de la population et porterait principalement sur des
demandes de services, comme, par exemple, la question du ramassage des
poubelles.
Les personnes interrogées sur leur perception de cette expérience
de "démocratie électronique" y voit avant tout un
progrès en terme de "transparence". A travers ce regard, ils
semblent exprimer leur sentiment de pouvoir enfin accéder aux
"coulisses". Si les gens connaissent André Santini, ils ont en
effet pu découvrir ses conseillers et les représentants de
l'opposition. Ils ont également acquis la possibilité
d'avoir un accès direct aux questions techniques et politiques
débattues au sein du conseil municipal.
Si Internet ne sert pas à grand chose sur le plan de la
démocratie locale, la télévision câblée
propose en revanche une réelle possibilité d'accès au
déroulement du conseil municipal. Elle fournit ainsi une source
précieuse d'information sur la vie locale à travers les
débats contradictoires. Bien que les citoyens peuvent assister à
la retransmission du conseil municipal et, moyennant quelques
aménagements, réagir au cours de son déroulement, on
relève une absence de concertation et de "co-décision"
des citoyens. Mais il est vrai que l'idée même d'une
possibilité de "co-décsion" offerte à des
personnes extérieures au sein du conseil municipal est de toute
manière juridiquement non envisageable.
L'exposé de Stéphane Martayan s'articule en trois points.
Après avoir
présenté les grandes lignes de la démarche politique dans
le cadre de laquelle l'introduction des technologies de l'information
et de la communication (TIC) s'est effectué à Parthenay, il
a décrit le dispositif mis en place dans cette commune avant de conclure
sur les différentes modalités d'usage d'Internet au
niveau local.
Tout d'abord, a-t-il pris soin de préciser, un projet Internet
n'est pas une fin en soi. C'est pourquoi il faut éviter
d'adopter un discours démagogique fondé sur l'illusion
selon laquelle l'utilisation des TIC dans la vie locale représente
nécessairement un progrès sur le plan démocratique. Dans
le cas de Parthenay, l'introduction des TIC est englobé dans le
cadre d'un projet politique de développement d'une logique de
démocratie participative.
Du point de vue économique, social, culturel et démographique,
Parthenay est en quelque sorte un "anti-Issy-les-Moulineaux". Alors
que la municipalité d'André Santini a
bénéficié de l'aide d'une multitude sponsors, la
petite commune des Deux-Sèvres de 12 000 âmes serait contrainte
au "bidouillage".
Si Parthenay n'est pas très riche, son équipe municipale
revendique par contre une idée force qui consiste à vouloir
définir son rôle comme celui d'un animateur de la vie locale
dont l'ambition principale est de catalyser les projets des habitants de
la commune. Cette ligne de conduite qui préexistait au
développement d'Internet s'est traduite par la volonté
d'une mise en réseau du territoire en laissant le plus de
liberté possible à l'initiative des individus.
Introduit dans le cadre d'une telle orientation politique, Internet
représente, selon Stéphane Martayan, "une rupture dans le
processus de communication politique qui peut être
"accélérateur" de la dynamique sociale dans la mesure
où les citoyens y sont préparés".
Internet serait en effet une "technologie forte" sur laquelle repose
la notion de société en réseau où les individus
peuvent à la fois être récepteurs et créateurs
d'informations.
A Parthenay, l'introduction des TIC dans la vie locale a
démarré en 1996 sans qu'il existe de schéma
préétabli quant à "la manière de faire",
mais, on l'aura compris, avec la revendication d'une vision politique
forte. Il s'agissait avant tout de mettre en place une ville
numérisée ouverte à l'ensemble des acteurs pour
accroître la diversité de leurs moyens de communication et leurs
possibilités d'accès à l'information.
Très rapidement après la mise en place d'un "BBS"
( ou Bulletin Board System) sur le modèle de celui de la Compagnie
Bancaire, la question de l'accessibilité au réseau
s'est posée en raison du faible équipement local en
matériel informatique. Trois grandes projets ont alors été
développés :
Le résultat de la mise en oeuvre de ces projets se traduit en nombre
d'abonnés qui atteint aujourd'hui le chiffre de cinq mille
pour une population totale sur le district de Parthenay de 20 000 habitants.
Fournisseur d'accès à Internet, Parthenay dispose bien
évidemment de son propre site web dénommé l'Intownet.
Mais ne dites surtout pas à Stéphane Martayan que cet
"Intownet" serait le site de la municipalité car il vous
rétorquera que cette dernière n'en est que
l'opérateur et se cantonne à une fonction de simple
animateur au service des habitants de la commune. Le site est ainsi ouvert
à tous les citoyens qui peuvent y faire héberger gratuitement
leurs pages personnelles tout en bénéficiant d'une censure
municipale a posteriori et non pas a priori. A ce jour, 300 parthenaisiens ont
développés 45 000 pages web.
Sur le plan technique et graphique, le site est volontairement moins
élaboré que celui d'Issy-Les-Moulineaux afin de faciliter
l'accès à d'autres individus que les
"techno-branchés".
Un autre élément non négligeable de l'utilisation
d'Internet à Parthenay repose sur le développement du
degré d'interaction entre les services de la municipalité et
les autres acteurs de la vie locale, par exemple entre le service culturel de
la mairie et les associations actives dans ce domaine. Mais l'un des
aspects dont Stéphane Martayan semble le plus fier tient au niveau de
la dynamique de changement développée au sein de
l'administration locale ayant engendré une véritable
"révolution organisationnelle" qui aurait eu des effets de
"rétroaction" très positif sur le fonctionnement
général de la ville.
L'intranet est ainsi devenu l'outil principal de gestion de la
commune où tous les employés sont équipés d'un
ordinateur. L'intégralité de l'information municipale
"pertinente" étant en ligne sur cet Intranet, une obligation
de transparence s'impose à l'ensemble des services aussi bien
entre eux que par rapport aux élus.
Après avoir dressé un tel portrait de l'insertion des TIC
au sein de la bonne ville de Parthenay, il n'est pas étonnant que
l'ancien attaché parlementaire de Michel Hervé, le maire
actuel de cette commune, réponde favorablement à la question de
la mise en oeuvre d'une politique volontariste de développement des
TIC au niveau local.
Le rôle de l'acteur public, affirme-t-il, consiste à faire
entrer les individus dans la "société de
l'information".
Quant au bilan à tirer de l'expérience de Parthenay,
l'enthousiasme de Stéphane Martayan s'exprime surtout au niveau
de l'Intranet municipal. En ce qui concerne l'appropriation des TIC
par la population locale, le propos est un peu plus nuancé. Si de
nombreux résultats ont déjà été obtenus, il
reste encore beaucoup d'efforts à faire. Avec un ordinateur pour
trois élèves, Stéphane Martayan s'étonne
ainsi de constater que les enseignants n'ont pas changé leur
pédagogie et conclut sur l'idée suivante : "il ne
suffit pas de mettre les outils à disposition pour que cela
fonctionne". Cette remarque de bon sens est à méditer.
Eric Maigret : la ville d'Issy-Les-Moulineaux.
Le site web.
Le conseil municipal interactif sur la télévision par
câble.
Stéphane Martayan :
la ville de Parthenay.
Une démarche initiale de démocratie participative.
La mise en place du dispositif.
Parallèlement à la réalisation de ces projets, Parthenay
s'est très rapidement positionnée en tant que fournisseur
d'accès à Internet. Ce qui lui a permis d'offrir un
accès gratuit au réseau qui s'est accompagné de la
mise en place d'un service de "hot line" jouant un rôle
d'accompagnement pour la population. Les différents modalités d'usage du dispositif mis en
place.