Net-économie ou Nouvelle économie ?
Cette première séance ouvre le cycle du séminaire consacré à la Net-économie. Les années 90 ont été une longue période de croissance de l'économie nord-américaine caractérisée par une faible inflation, un net recul du chômage et un fort développement de tous les secteurs liés aux nouvelles technologies.
Faut-il pour autant remettre en cause les lois économiques et supposer que nous sommes entrés dans une nouvelle ère de développement ?
Bernard Paulré : les enjeux de la nouvelle économie
La New-economy est un nouveau concept largement diffusé par les médias qui recouvre trois analyses différentes :
- d'abord comme secteur de production et d'utilisation des Nouvelles Technologies (équipementiers, opérateurs, industries de contenu).
- l'originalité de la situation américaine caractérisé par un fort taux de croissance sur une longue période.
- comme nouveau régime de fonctionnement macro-économique,
considéré comme vertueux ou quasi parfait, qui impliquerait
une modification de certaines lois économiques et provoquerait :
- la fin de l'inflation
- la fin du chômage
- la fin des cycles économiques
A l'origine, la notion de "New economy" est apparue dans certains journaux (Business Week, Wired en 1995 et 1997) avec le sens numéro 3 mais le sens le plus pertinent reste le 2. Quant au numéro 1, il représente seulement une analyse empirique de ce secteur.
La troisième version table sur une vision utopique du capitalisme mondial supposant que l'informatique et les communications entraîneraient toute l'économie et seraient à même de résoudre tous les problèmes sociaux et politiques de la planète dans une dynamique de globalisation. Mais l'appareil statistique américain ne permet pas le démontrer rigoureusement car il n'est pas adapté pour évaluer les gains de productivité dus aux NTIC (Phénomène connu comme le paradoxe de Solow).
Quelques questions ouvertes :
- les performances de l'économie US sont-elles exceptionnelles ?
- l'évolution de la productivité est-elle mesurable ?
- les NTIC contituent-elles le facteur principal de cette évolution de la productivité ?
- les lois économiques ont-elles changé ? Y-a-t-il une rupure historique ?
- la croissance actuelle est-elle soutenable ? Peut-on extrapoler les chiffres actuels ?
La face noire de l'économie US
- Montée des inégalités : le fossé se creuse entre les 5 % les plus riches et les classes pauvres. Le revenu des classes moyennes stagne.
- Croissance de l'endettement et développement du déficit du commerce extérieur. On observe que les ménages s'endettent pour investir dans le secteur de la net-économie.
Les enjeux sont de deux ordres :
- le choix d'une politique économique et monétaire. Peut-on exporter les méthodes américaines (cf la politique de Strauss-Kahn quand il était au gouvernement) ?
- du point de vue de la connaissance : le paradoxe de Solow est-il dépassé ? (il n'y a pas d'effet repérable en terme de productivité ou de croissance à l'introduction massive des NTIC dans les entreprises).
En fait , il semble que la thèse de la new economy soit erronnée : les gains de productivité restent localisées dans les secteurs des biens informatiques ( hardware + software) et des télécoms. Les NTIC ne diffusent pas vrîment vers les autres secteurs.
Alain Rallet : les contours de la Net-économie
La notion de new economy n'a en effet aucun sens, toutefois il y a des transformations réelles. Nous assistons à une révolution technologique. Au lieu de new economy, on peut parler de digital economy : le système change de base technologique. Les NTIC bouleversent l'organisation et la coordination du système de production.
Pour étudier les contours de cette digital economy , il faut prendre en compte deux choses différentes :
- Le secteur de l'informatique et de la communication lui-même dans lequel on peut regrouper l'industrie informatique, les télécommunications et l'audiovisuel.
En France (en 1998), il représente 5,1 % du produit intérieur brut (PIB) , 3,5% de l'emploi salarié (soit 2,1 % de la population active). Aux USA, les chiffres sont plus élévés : 7,8 % du PIB, 3,8 % de l'emploi salarié (soit 2,8 % de la population active).
Mais les statistiques sont difficiles à établir dans ce domaine et sont peu fiables (par exemple les jeux video ne sont pas comptabilisés dans le secteur de la communication). Il y a beaucoup d'incertitudes en terme de constitution de marchés et d'analyse des usages dans le domaine des télécommunications ; les deux tiers des services de télécommunication ne sont pas des entreprises de Télécoms.
- l'impact des NTIC sur le secteur productif
- sur la productivité (cf le paradoxe de Solow)
- sur l'emploi
- sur les organisations. Ces technologies donnent apparemment une plus grande autonomie aux individus. Ne vont elles pas tayloriser le travail administratif (cf les call center) et rigidifier l'organisation antérieure ?
- sur les marchés : de nouveaux marchés apparaissent-ils sur le Net ? Les marchés, d'une manière plus générale, seront-ils plus efficients ? Va -t-on, comme le proclament certains, vers le marché parfait de la théorie économique ?
En fait, il semble, sur la base d'enquête sur le marché des CD par exemple, que la dispersion des prix est semblable dans le commerce en ligne et dans les magasins traditionnels. Les entreprises sur le Net ne se lancent pas dans une guerre des prix car toutes les informations étant disponibles immédiatement, elles ne pourront pas accroître d'une manière significative leur part de marché. Par contre, il apparaît avec les logiciels libres la création d'un marché parallèle qui échappe à la dictature des grandes structures.
L'économie sur le Net peut-elle trouver son équilibre ? Comme il semble impossible de rentabiliser aujourd'hui la vente d'informations en ligne, les entreprises essaient de l'associer au commerce électronique.
Références
- La New Economy : enjeux et limites, Bernard Paulré, Quaderni, 40, 1999
- De la New Economy au capitalisme cognitif, Bernard Paulré, Multitudes, 2, 2000
- Technologies de l'information, organisation et performances économiques : rapport pour le
Conseil économique et social, Eric Brousseau (en collaboration avec Alain Rallet) :
http://atom2.univ-paris1.fr/FR/Recherche/Recherche.htm
Annie Marcheix, Jacques Vétois